Depuis hier soir, la toile sénégalaise est en deuil. Messages, prières, versets, hommages en cascade. Tout le monde pleure Halima Gadji. Tout le monde salue son talent, son courage… Tout le monde prie pour le repos de son âme. Les prières sont nécessaires. C’est ce qu’elle souhaitait dans un message posthume. Oui. Sincèrement, qu’Allah l’accueille au paradis.

Rokia Pédro
Mais cette unanimité soudaine me dérange. Prenons tout de même le temps de questionner le climat de violence morale dans lequel Halima a vécu. Il y a quelque chose de profondément faux à pleurer après avoir participé, de près ou de loin, à l’humiliation, au rejet, au silence complice. Parce que, admettons le, avant ces prières, il y a eu la violence. La moquerie. Quasiment le lynchage sur les réseaux sociaux.
Il y a eu cette cruauté banalisée et presque ordinaire que l’on inflige à ceux qui ont le malheur d’assumer publiquement une certaine fragilité mentale. Halima Gadji avait eu ce courage m, celui qui est si rare et qui consiste à admettre qu’elle souffrait de dépression. Au Sénégal, ce courage se paie très cher.
Car, souffrir de dépression, de troubles mentaux ou simplement avoir un caractère jugé « différent », c’est être aussitôt sévèrement catalogué. On dit que tu as «des raps » (une connexion avec des entités). Des entités! Autrement dit « des compagnons ». On te colle une étiquette qui te suit partout, le reste de tes jours. Et de quelle manière ! D’ailleurs cette stigmatisation commence souvent là où elle fait le plus mal : dans la famille.
Les rumeurs circulent. On chuchote. On te regarde autrement. Ta réputation est détruite avant même que tu puisses te défendre.
Et quand tu es une femme, le prix à payer est encore plus lourd. Trouver un mari devient un combat. Et si, par extraordinaire, tu te maries, la belle-famille peut devenir ton pire cauchemar. Tout est fait pour casser le mariage, parce que « elle a des raps ». Parce qu’on a décidé que tu n’étais pas normale. C’est comme si tu faisais peur. Pire encore tu portes la poisse. On détruis ta vie.
Dire que dans le même temps, cette société sénégalaise se présente comme profondément religieuse, chrétienne et musulmane, compatissante. Une société qui prêche la solidarité, la miséricorde, l’entraide. Une société qui se réclame de la Téranga, cette hospitalité sénégalaise tant célébrée. Mais quelle téranga réserve-t-on à ceux qui souffrent en silence ? À ceux dont la douleur ne se voit pas ? À ceux dont la maladie fait peur parce qu’on ne la comprend pas ?
Société hypocrite, parce qu’elle attend un malheur ou la mort pour compatir, alors qu’elle refuse d’écouter les vivants. Et c’est là qu’elle a failli, la société sénégalaise.
Prier pour Halima Gadji est un devoir.
Mais vraiment, regarder notre responsabilité collective est une urgence.
