
Il y a dans cette histoire quelque chose qui dépasse le folklore sportif pour toucher à la question centrale de la représentation symbolique et de la mémoire collective en Afrique. Ce que Libaya accomplit dans les stades n’est pas un simple exploit physique destiné à divertir les caméras internationales, c’est une forme de résistance culturelle qui mérite qu’on s’y arrête avec sérieux.
Pendant treize ans, cet homme a transformé son corps en monument commémoratif ambulant, choisissant la posture iconique de Lumumba non pas comme un costume de carnaval, mais comme un acte de mémoire politique délibéré. Dans un continent où les statues sont rares, où les monuments aux héros de l’indépendance sont souvent négligés ou instrumentalisés par des régimes qui en ont trahi l’héritage, il a décidé de devenir lui-même le monument. Cette démarche pose une question fondamentale : comment les peuples africains peuvent ils maintenir vivante la mémoire de leurs héros quand les institutions officielles échouent à le faire ?
La puissance de son geste réside précisément dans sa nature non institutionnelle. Aucun gouvernement ne l’a mandaté, aucune organisation ne le finance, aucune autorité ne contrôle son message. C’est une commémoration populaire, spontanée, qui échappe aux circuits officiels de la mémoire nationale. En cela, Libaya représente une forme de reprise en main par le bas de l’histoire congolaise, une réappropriation du symbole lumumbiste par un citoyen ordinaire qui refuse que cette figure soit soit oubliée, soit monopolisée par un discours d’État vidé de sa substance révolutionnaire.
Son choix de la CAN comme scène n’est pas anodin. Le football est devenu en Afrique l’un des rares espaces où l’expression populaire échappe partiellement aux contrôles autoritaires, où les foules peuvent se rassembler massivement sans que cela soit immédiatement perçu comme une menace politique. En transformant cet espace festif en lieu de mémoire, il réalise ce que les intellectuels panafricains appellent depuis longtemps de leurs vœux : politiser le culturel, faire du quotidien un terrain de lutte mémorielle.
Mais il faut aussi reconnaître les limites et les ambiguïtés de cette démarche. La spectacularisation internationale de Libaya, sa transformation en curiosité médiatique pour les chaînes étrangères, risque de diluer la portée politique de son geste. Combien de ces millions de spectateurs internationaux comprennent réellement ce qu’il commémore ? Combien saisissent la tragédie de l’assassinat de Lumumba et ses implications pour l’histoire africaine ? Il y a un danger que son acte de mémoire soit réduit à du folklore exotique, à une performance artistique déconnectée de son contexte historique.
Plus troublant encore : cette célébration d’un travail acharné dans l’obscurité qui finit toujours par éclater à la lumière véhicule une rhétorique méritocratique qui peut être trompeuse. La question n’est pas de savoir si Libaya mérite sa célébrité après treize ans d’effort, mais plutôt pourquoi il a fallu attendre qu’une compétition internationale se tienne au Maroc pour que cette mémoire de Lumumba trouve une audience. Cela révèle l’échec persistant des institutions congolaises et africaines à construire des espaces permanents de commémoration qui ne dépendent pas du hasard d’un calendrier sportif.
Le récit qui entoure Libaya contient aussi une dimension sacrificielle problématique. Décrire sa performance comme une torture physique, un calvaire volontaire, un corps devenu esclave, c’est romantiser la souffrance d’une manière qui peut détourner l’attention des véritables questions : pourquoi la mémoire de Lumumba doit elle reposer sur le sacrifice individuel d’un citoyen ordinaire ? Où sont les musées, les programmes éducatifs, les commémorations officielles dignes de ce nom ?
Ce que l’histoire de Libaya révèle en creux, c’est l’échec des élites africaines à institutionnaliser la mémoire de leurs héros. Soixante cinq ans après l’assassinat de Lumumba, le fait qu’un supporter de football doive devenir une statue humaine pour rappeler son existence témoigne d’une carence institutionnelle profonde. Les régimes qui se succèdent à Kinshasa invoquent rituellement le nom de Lumumba tout en perpétuant les structures de dépendance et de corruption qu’il combattait. Cette hypocrisie explique pourquoi la commémoration authentique vient désormais du bas, des gradins des stades plutôt que des cérémonies officielles.
Il y a néanmoins dans ce geste quelque chose d’authentiquement puissant : la transformation d’un corps individuel en symbole collectif, la patience comme forme de résistance, l’immobilité comme cri. Dans un monde saturé d’images fugaces et de scandales éphémères, tenir la pose pendant cent vingt minutes devient une forme radicale de présence. C’est un refus de l’oubli qui prend la forme paradoxale d’une pétrification volontaire.
Mais gardons nous de transformer Libaya en icône sans interroger ce que son existence même dit de nos sociétés. Sa célébrité devrait être un avertissement plutôt qu’une célébration : elle signale le vide mémoriel que les institutions ont laissé béant, l’absence de transmission historique qui oblige les citoyens à inventer leurs propres formes de commémoration. Son doigt pointé vers le ciel n’indique pas seulement un idéal à atteindre, il accuse aussi une absence, celle des structures qui devraient normalement porter cette mémoire.
La vraie question n’est donc pas de savoir si Libaya est admirable (il l’est incontestablement) mais plutôt de se demander combien de temps encore les peuples africains devront compter sur l’héroïsme individuel pour préserver leur propre histoire. La statue vivante est magnifique, mais elle ne devrait pas être nécessaire.
Sambou Sissoko (Activiste Malien)
