Politique

Des villes en flammes contre le couvre-feu

Nous les voyions arriver ces violentes manifestations tous azimuts d’une jeunesse en colère contre les errements flagrants d’un Président en mal de repère dans sa gestion de la pandémie du Coronavirus. Dans la capitale sénégalaise tout comme à l’intérieur du pays, partout des populations, composée en majorité de jeunes, manifestent pour exiger du gouvernement du Sénégal la fin de l’état d’urgence et la levée du couvre-feu.

Ibrahima DIEME

En effet, décrété depuis le 23 mars 2020 en vue de stopper la propagation accélérée de la pandémie du Coronavirus, entré officiellement dans notre pays depuis le 2 mars 2020, date à laquelle le premier cas a été déclaré par les autorités sanitaires, le Président Macky SALL avait pris, à ce jour, un certain nombre de mesures se résumant à l’instauration de l’état d’urgence assorti d’un couvre-feu entre 20h et 6h du matin, à la fermeture des écoles, des lieux de culte et des marchés et commerces ainsi qu’à l’interdiction de transports interurbains.

Nouvellement prolongées jusqu’à la fin du mois de juin, les restrictions liées à l’état d’urgence avaient connu un assouplissement de la part du chef de l’État depuis la date du 11 mai 2020. Le Président de la République, dans son adresse à la Nation, avait pris la décision, à la surprise générale, de rouvrir les écoles, les lieux de culte, les marchés et les commerces et de réduire aissi le couvre-feu (de 21h à 5h du matin au lieu de 20h à 6h du matin) en demandant, par ricochet, aux Sénégalais d’apprendre à « vivre en présence avec le virus « .

Ces mesures d’assouplissement, prises par le Président Macky SALL, avaient été mal accueillies par la quasi majorité des Sénégalais. Certains compatriotes ont noté, dans ces mesures d’assouplissement, une fuite en avant de l’État face à ses responsabilités de protéger son peuple en guerre un ennemi redoutable et mortel. Certains aussi ont argué que le Président a mis la République à genoux face aux pressions intenables venues des foyers religieux, comme Médina Baye et Médina Gounass qui avaient vu une certaine discrimination de l’État dans la fermeture des mosquées pour la prière du vendredi. D’autres compatriotes aussi avaient fort décrié cette décision du Président de la République, la trouvant truffée de graves incohérences. Les Sénégalais, se demandaient-ils, comment peut-on fermer les écoles, les lieux de culte, les marchés et les commerces lorsqu’on était seulement à moins de 40 cas confirmés de Coronavirus et décider aujourd’hui de rouvrir tout au moment où le pays frôlait la barre des 2000 cas ? Ces mesures d’assouplissement du Président de la République avaient donc été globalement mal appréciées par les citoyens. Certains avaient même noté un pur mimétisme de la part du chef de l’État dans la mesure où il avait pris quasiment les mêmes décisions de déconfinement que celles du Président français Emmanuel MACRON.

Depuis cette date du 11 mai où ces mesures d’assouplissement ont été prises, prévoyant même une reprise des cours le 2 juin pour les élèves en classes d’examen, les Sénégalais, irrités par les incohérences décisionnelles d’un gouvernement qui marche à tâtons, ont commencé à plaider pour la fin de l’état d’urgence et du couvre-feu parce que les trouvant désormais insensés. Depuis ce jour donc, les réactions allaient crescendo dans les médias et les réseaux sociaux. Des voix autorisées se sont fait entendre pour demander au Président de mettre fin au couvre-feu. Mais, à dire vrai, la situation s’est exaspérée avec surtout la reprise avortée des cours du 2 mardi juin à cause de la mauvaise organisation des conditions de convoyage des enseignants dont certains parmi eux sont testés positifs au Coronavirus dans la région de Ziguinchor et dans d’autres villes comme Kebemer, Louga ou Mbirkilane.

C’est donc une suite logique que des manifestations éclatent partout à travers le pays pour demander la fin de l’état d’urgence et du couvre-feu. Dans plusieurs villes du pays, des jeunes en colère sont sortis de leur réserve pour manifester contre l’interdiction de circuler. Ils dénoncent parallèlement les nombreuses difficultés que vivent les Sénégalais à cause de l’état d’urgence qui les empêche de vaquer librement à leurs activités.

Dans plusieurs villes du pays, partout les mêmes scènes de violence se répètent: des pneus brûlés, des jets de pierres sur les forces de l’ordre, des grenades lacrymogènes lancés sur les manifestants. Dans les quartiers populaires de la capitale comme Grand-Dakar, Médina, Niarry-Tally, HLM, Avenue Bourguiba, Khar-Yalla, Grand-Yoff, dans certains quartiers de la banlieue dakaroise comme Pikine, les jeunes s’affrontent violemment avec les forces de l’ordre. À l’intérieur du pays aussi comme à Thiès, Touba, Tivaouane, Mbour, Kaolack, Nioro, Tamba, Ziguinchor, … les jets de pierres et grenades lacrymogènes campent le décor. Cette situation a obligé les Ministres de l’intérieur, Aly Ngouille NDIAYE et celui des formes armées à descendre, en pleine nuit, sur le terrain des échauffourées pour tenter en vain de trouver une solution.

Malgré l’intervention, à la télévision, du Khalif Général des Mourides, qui a demandé aux manifestants à Touba de cesser l’intifada avec les forces pour rentrer chez eux, les émeutes se poursuivent. Malgré l’appel du Président Macky SALL qui, en conseil des ministres de ce mercredi 3 juin, a demandé aux populations à « veiller au respect scrupuleux des règles établies dans le cadre de l’état d’urgence et de la lutte contre la pandémie de la COVID-19 « , la décision de ces jeunes qui manifestent pour la levée du couvre-feu, semble être irréversible.

À Kaolack, on dénombre déjà le cas d’un jeune manifestant grièvement blessé par la voiture de la police, conduite par un certain flic du nom de François, communément appelé Franc et connu, dans toute la capitale du Saloum, pour ses velléités musclées envers les jeunes, qui aurait marché sur lui. Ce jeune se trouverait, au moment où j’écris ces lignes, entre la vie et la mort. La maison de l’édile de la ville, Mariama SARR, Ministre de la Fonction Publique, serait aussi attaquée et brûlée par les émeutiers. À Touba aussi, le bilan des échauffourées entre manifestants et forces de l’ordre est alarmant: 74 interpellations au total du côté des manifestants, 3 véhicules d’intervention de la police et une ambulance brûlés, le centre de traitement des malades de COVID-19 attaqué et les vitres de la Senelec caillassées.

Toutes ces scènes de violences sont provoquées par les tâtonnements flagrants et les errements d’un Président de la République dont la gestion de la pandémie du Coronavirus a révélé une incompétence inouïe. Ses nombreuses erreurs faites dans la prise de certaines maladroites et impopulaires ont fini de provoquer l’ire des populations d’un pays où plus 40 % de citoyens vivent encore sous le seuil de la pauvreté et s’activent dans le secteur informel.

À ce jour, jeudi 4 juin 2020, le bilan de 3 mois de plan de riposte contre la COVID-19 révèle que le virus continue sa constante progression dans notre pays malgré les efforts déployés par les autorités étatiques et sanitaires pour le contenir. On dénombre au total 49.090 tests réalisés dont 4021 cas testés positifs, soit 7,36%, 2162 cas guéris, soit 53,77%, 45 décès, soit 1,12%, 27 sites de traitements dans le pays. Comme pour répondre favorablement aux revendications des émeutiers, le gouvernement vient de prendre la décision de réduire, une nouvelle fois, le couvre-feu, ramené désormais entre 23h à 5h du matin. Il a parallèlement autorisé la reprise du transport interurbain et interrégional et les lieux publics ( restaurants, salles de sports…) sont aussi réouverts avec le respect de la distanciation physique même si, par ailleurs, le port du masque, le respect de la distanciation physique restent encore obligatoires.

Au demeurant, il convient de noter que, lorsqu’un pays cesse d’être un État de droit pour nager en permanence dans les scandales de toutes sortes, l’amateurisme incorrigible et dans le pilotage à vue, provoquant presque tous les jours des colères et des indignations à outrance de ses citoyens, il devient évident que le feu, qui couvait pendant des années et des mois durant, finit un jour par s’embraser dans tout le pays afin d’exiger une meilleure prise en charge des préoccupations du peuple. Somme toute, dans ce contexte difficile de pandémie de COVID-19 où la maladie continue sa folle progression dans notre pays, Macky SALL et son gouvernement ont l’obligation de répondre présents aux attentes diverses du peuple sénégalais sinon l’autorité de l’État s’effritera graduellement jusqu’à sa chute violente et brutale.

Ibrahima DIEME, Chargé de Communication de PASTEF BIGNONA et Membre de la Commission Éducation Nationale du MONCAP.

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