
Le procès de Marine Le Pen ne se limite pas à une affaire judiciaire. Il engage directement l’avenir du Rassemblement national et rebat, potentiellement, les cartes du pouvoir interne au parti. Une décision de justice suffira à trancher une question que le RN évite soigneusement d’affronter : qui, demain, incarnera réellement le pouvoir ?
Deux hypothèses se font face.
Si Marine Le Pen échappe à une peine d’inéligibilité, elle restera la candidate naturelle du RN. Malgré l’émergence de Jordan Bardella, malgré la mise en scène d’un renouvellement générationnel, elle demeurerait la figure centrale, légitime à ses propres yeux comme à ceux d’une large partie de l’appareil. Dans ce scénario, la question de la succession serait refermée sans débat. Bardella conserverait son rôle de président du parti, mais sans réelle autonomie stratégique. La justice, en maintenant Marine Le Pen éligible, confirmerait une hiérarchie déjà bien connue.
À l’inverse, une condamnation assortie d’une inéligibilité ouvrirait une période d’incertitude inédite pour le RN. Jordan Bardella s’imposerait alors comme le candidat par défaut, non à l’issue d’un choix politique assumé, mais par contrainte. Un passage de relais forcé, qui poserait une question centrale : le RN est-il prêt à gouverner sans celle qui structure le parti depuis plus d’une décennie ?
Car si Bardella incarne la continuité idéologique, il ne dispose ni du parcours, ni de l’expérience électorale, ni de l’autorité interne de Marine Le Pen. Son accession au statut de candidat présidentiel se ferait dans l’urgence, sous le regard d’un électorat encore largement attaché à la figure fondatrice du RN version “dédiabolisée”.
En réalité, ce procès révèle une fragilité plus profonde : le Rassemblement national reste dépendant d’une seule personne. Derrière le discours de normalisation et de professionnalisation, le parti n’a jamais véritablement organisé l’après-Le Pen. Il s’est contenté de l’ajourner.
Aujourd’hui, l’avenir du RN ne se joue ni dans un congrès, ni dans les urnes, ni même dans les sondages. Il se joue dans une salle d’audience. Et c’est peut-être là le paradoxe le plus politique de ce procès : un parti qui aspire au pouvoir national voit son destin suspendu à une décision de justice, seule capable de dire qui, de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella, pourra réellement prétendre à l’Élysée.
