Les frappes menées le 28 février 2026 par les États-Unis et Israël contre l’Iran ont mis en lumière une réalité inquiétante : les règles internationales existent toujours, mais elles ne suffisent plus à contenir la logique de la force. Lorsqu’une action militaire intervient sans mandat collectif, ce n’est pas seulement un État qui est visé — c’est l’architecture même de la sécurité internationale qui vacille.

Par Amadou SYLLA, Militant associatif àParis
Depuis 1945, le système onusien repose sur un principe clair : limiter l’usage de la force à la légitime défense ou à une décision du Conseil de sécurité. Ce mécanisme est imparfait, souvent paralysé par le veto, mais il constitue un repère.
Or chaque contournement crée un précédent.
Et chaque précédent affaiblit un peu plus la norme.
Le problème central est structurel : un Conseil de sécurité puissant… mais bloquable. Lorsque les grandes puissances s’opposent, l’ONU se fige. Dès lors, certains États choisissent le fait accompli comme substitut à la décision collective.
L’exception devient méthode.
Et la règle implicite s’installe : la sécurité appartient à celui qui peut frapper le premier ou dissuader par le coût.
Les conséquences dépassent largement le théâtre régional. Une escalade au Moyen-Orient perturbe immédiatement l’énergie mondiale, le commerce maritime, les chaînes d’approvisionnement. Les crises militaires deviennent, en quelques heures, des crises économiques et sociales globales.
À cela s’ajoute une fracture morale : le sentiment d’un « deux poids, deux mesures » dans l’application du droit international. Cette perception nourrit la défiance et légitime, dans de nombreux pays, la tentation de la militarisation comme seule assurance.
La leçon sera observée ailleurs : Ukraine, mer de Chine, Taïwan, Caucase. Si les institutions ne protègent plus, on s’arme. Si la décision collective est bloquée, on agit seul.
C’est ainsi qu’un système international bascule — par accumulation de précédents.
Refonder le multilatéralisme ne signifie pas naïveté, mais pragmatisme :
protéger les biens communs stratégiques comme la liberté de navigation ;
institutionnaliser des mécanismes permanents de désescalade ;
créer des forums régionaux de sécurité progressifs ;
adopter une cohérence stratégique, notamment européenne, entre discours juridique et action diplomatique.
L’enjeu dépasse l’ONU elle-même. Le multilatéralisme n’est pas un luxe moral : c’est une technologie de stabilité. S’il s’efface, la force devient norme.
Et lorsque la « prévention » sert de justification universelle, elle peut devenir le masque de toutes les guerres.
La vraie question n’est pas qui a raison.
La question est : quel ordre international sommes-nous en train de normaliser ?
