
Chaque année, au Sénégal, le mois de Ramadan est un moment de spiritualité, de partage et de solidarité. Dans les quartiers populaires comme dans les grandes maisons familiales, les tables du ndogou se dressent à la tombée du jour, les voisins se visitent, et les gestes de générosité se multiplient.
Par La Rédaction
Parmi ces traditions figure le Soukeurou Koor, littéralement « le sucre du Ramadan ». À l’origine, il s’agissait d’un simple geste de solidarité : offrir quelques denrées – sucre, riz, café ou dattes – à la famille ou aux plus démunis pendant le mois sacré. Mais au fil des années, cette pratique s’est transformée en une véritable obligation sociale, parfois coûteuse, où les paniers garnis, les tissus ou l’argent sont devenus la norme.
Cette année pourtant, quelque chose a changé. Dans de nombreuses familles, le soukare koor se fait plus discret. Non pas par manque de générosité, mais parce que la situation économique rend ces gestes de plus en plus difficiles.
Une solidarité fragilisée par la crise
Dans les marchés de Dakar, de Thiès ou de Kaolack, les conversations tournent souvent autour du même sujet : la vie est devenue trop chère. Le prix des denrées alimentaires, les loyers, les frais scolaires, l’électricité… tout semble peser davantage sur les budgets familiaux. Résultat : même des familles qui, autrefois, respectaient scrupuleusement les traditions du Ramadan doivent aujourd’hui faire des arbitrages.
Certaines femmes expliquent qu’elles réduisent la taille des paniers envoyés à la belle-famille. D’autres préfèrent tout simplement renoncer à certaines dépenses pour préserver l’essentiel : nourrir la famille pendant le mois de jeûne. Dans ce contexte, une réalité devient de plus en plus visible : la classe moyenne sénégalaise s’effrite.
Entre ceux qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts et ceux qui, malgré leurs revenus, sont submergés par les sollicitations, beaucoup ont le sentiment d’être pris en étau.
Les nantis sous pression
Même les familles réputées aisées ne sont plus épargnées. Dans la culture sénégalaise, la réussite s’accompagne presque toujours d’une responsabilité sociale. Celui qui est considéré comme « nanti » devient souvent le recours naturel pour les proches, les amis ou même les connaissances lointaines.
Pendant le Ramadan, cette pression sociale se renforce. Les demandes d’aide se multiplient : participation aux dépenses familiales, soutien pour le ndogou, contribution pour la Korité. Beaucoup racontent désormais ne plus respirer sous le poids des sollicitations.
La diaspora, dernier filet de sécurité
Face à ces difficultés, un autre phénomène prend de l’ampleur : la dépendance à la diaspora sénégalaise. Depuis des années, les Sénégalais établis à l’étranger jouent un rôle crucial dans l’économie du pays. Les transferts d’argent qu’ils envoient représentent plusieurs milliards de dollars chaque année et près de 10 à 12 % du produit intérieur brut du Sénégal, un niveau supérieur à l’aide publique au développement. Ces fonds servent essentiellement à couvrir les besoins quotidiens : nourriture, logement, santé ou scolarité.
Autrement dit, une grande partie de la vie économique du pays repose sur les sacrifices de ceux qui vivent à l’étranger. Mais dans la diaspora, l’inquiétude grandit. Beaucoup racontent être sollicités presque tous les jours. Les messages et appels s’enchaînent : un parent malade, un loyer à payer, des dépenses pour le Ramadan, ou simplement des besoins alimentaires. Plus surprenant encore, certains disent recevoir des demandes de personnes que l’on croyait autrefois à l’abri.
Des fonctionnaires, des commerçants, des familles considérées comme stables économiquement se retrouvent aujourd’hui en difficulté.
La disparition silencieuse de la classe moyenne
Ce phénomène alimente un sentiment de malaise profond : la classe moyenne sénégalaise semble disparaître. Dans beaucoup de familles, il ne reste plus que deux réalités : ceux qui survivent avec très peu, et ceux qui, malgré leurs moyens, portent le poids de toute une chaîne de solidarité.
Cette fracture sociale se ressent particulièrement pendant le Ramadan, période où la générosité et le partage devraient être naturels. Mais lorsque l’argent ne circule plus comme avant, la solidarité elle-même devient difficile à maintenir.
Pendant ce temps, la politique continue
Pendant que les familles comptent leurs dépenses et que la diaspora tente de soutenir tout un pays à distance, une autre réalité interpelle : le débat politique semble déjà tourné vers les prochaines échéances électorales.
Certains responsables pensent déjà à 2029, à la prochaine présidentielle ou aux équilibres politiques à venir. Pendant ce temps, une grande partie de la population ne vit plus vraiment : elle survit.
Au Sénégal, le Ramadan reste un moment de foi et d’espérance. Mais cette année, derrière les prières et les tables du ndogou, une question traverse les conversations : qui s’occupe réellement du quotidien des Sénégalais ? Car si la solidarité familiale continue de tenir le pays debout, elle ne peut pas remplacer indéfiniment des politiques économiques capables d’améliorer concrètement la vie des populations.
Et à force de compter sur la générosité des familles et de la diaspora, une vérité devient de plus en plus difficile à ignorer : un pays ne peut pas se construire uniquement sur les sacrifices de ses citoyens.
