
De quel antidreyfusard Badara Gadiaga est-il le nom ?
Non, Badara ! Tahirou Sarr n’est pas le député du peuple que tu prétends. Ou alors, c’est toi qui as usurpé ta vocation de chroniqueur et trahi le serment qui remonte à Émile Zola. Cher chroniqueur improvisé, sais-tu seulement que ces nationalistes de la suite de Tahirou Sarr, relayés par leurs thuriféraires médiatiques, vont achever de dénuder le mensonge originel qui structure jusqu’ici le récit du consensus national ?
En arrachant à la République ses oripeaux, ils finiront par briser son sceau : il n’y aura plus, dès lors, un seul peuple, un même but ni une même foi. Bien qu’ils s’en défendent, ces derniers ont pris le parti d’étirer le récit colonial dans les exactes proportions tracées autrefois par les chancelleries européennes. En entérinant l’inviabilité de nos micro-États, ils ont acté leur balkanisation tout en lui insufflant ce supplément d’âme toxique qui offre au projet d’autodestruction sa pleine puissance corrosive.
Il n’est plus question de se reconnaître dans les valeurs culturelles et sociales antérieures à la parenthèse coloniale — ces idéaux nourris de foi qui avaient survécu au funeste projet d’aliénation. Désormais, seuls priment le critère marchand et la valeur économique des ensembles anthropologiques pour déterminer leur rang et leur droit de cité.
Leur nationalisme procède d’une mémoire courte, mesurable à l’échelle de l’Histoire de la longueur d’un pouce. S’ils faisaient preuve d’une élémentaire rigueur, ces doctrinaires qui bâtissent leur dogme sur les ruines du colonialisme se souviendraient pourtant que Dakar fut la capitale de l’Afrique-Occidentale française.
Cité majeure, Dakar demeura le haut lieu de décision régissant le destin de populations disséminées sur plus de six millions de kilomètres carrés. Elle fut l’épicentre d’un cosmopolitisme transafricain où se croisaient les Fon du Dahomey, les Éwés du Togo, les Baoulés de Côte d’Ivoire, les Bambaras du Mali, les Maures de Mauritanie et les Peuls de Guinée.
Si Dakar est aujourd’hui la capitale du Sénégal, elle n’en reste pas moins le patrimoine indivis de cet espace panafricain dont les bras et la sueur ont façonné la pierre. De quel nationalisme ces rhéteurs prétendent-ils donc nous étourdir ? Il n’est pas superflu de les renvoyer aux raisons qui poussèrent autrefois le président Houphouët-Boigny à torpiller l’unité ouest-africaine appelée de leurs vœux par Léopold Senghor, Mamadou Dia, Modibo Keïta, Hubert Maga ou Maurice Yaméogo : le refus de voir la Côte d’Ivoire, grenier de la sous-région, devenir la promue « vache à lait » de la fédération.
L’histoire a montré à quel drame ce nationalisme de circonstance a conduit son pays au lendemain de sa disparition.
Ces nationalistes de bric et de broc ne sont que les figurants d’une tragédie, optant pour le suicide du continent en écho à la logique de déconstruction qui frappe l’Afrique depuis l’avènement du capitalisme marchand. Il leur est singulièrement plus aisé d’endosser l’habit des comptoirs d’antan que de mener le rude combat du panafricanisme — une exigence qui suppose l’estime de soi, la dignité et la lucidité indispensables à toute conscience luttant contre le repli identitaire et le mondialisme belliqueux.
Il convient enfin de souligner la stigmatisation ciblée dont font l’objet les Peuls du Fouta, désignés comme de parfaits étrangers à bannir. Qu’en est-il des Manjakes, des Bambaras ou des Nigérians ? Les Peuls du Fouta seraient-ils donc les seuls à troubler le sommeil de ces doctrinaires ?
Ceux qui, à l’image de certains chroniqueurs dominicaux, apportent leur caution à Tahirou Sarr s’inscrivent dans la droite ligne des antidreyfusards d’autrefois : ils entretiennent la bête de l’amalgame et distillent le venin de la discorde. L’Histoire se chargera de leur en réclamer le prix.
Aguibou Diallo, Peul du Fouta, citoyen du monde, de nationalité sénégalaise. Fier et reconnaissant envers ce beau peuple et ce beau pays : le Sénégal.
