Aide à mourir en France : le droit de tuer au nom de la compassion ?
C’est en écoutant la radio ce matin que j’ai eu l’idée d’écrire ce papier. Le sujet « fin de vie ou aide à mourir » m’a rappelé une discussion que j’avais eue avec une personne âgée que j’ai aidée à écrire ses mémoires. Nous en avions parlé et je lui avais fait part de mon avis. Elle n’était pas tout à fait contre. Cette discussion m’est restée en tête. En entendant de nouveau parler du sujet, elle m’est revenue. Je n’en démords pas : accompagner une personne vers la fin de sa vie, est-ce vraiment provoquer sa mort ?

Par Rokia Pédro
Pour moi, il existe une différence fondamentale entre soulager une personne qui va mourir et provoquer sa mort. Accompagner jusqu’au dernier souffle, traiter la douleur à l’hôpital et à la maison, entourer le malade, préserver sa dignité, ne pas pratiquer des traitements devenus inutiles. Le plus important, quand on est à ce stade dit de fin de vie, c’est de s’occuper de nos proches malades, de leur rendre visite, de les appeler lorsque l’on ne peut pas se déplacer, d’être présent d’une manière ou d’une autre : c’est cela, pour moi, aider quelqu’un à mourir dignement.
J’ai été auprès de personnes âgées. Elles ont besoin de présence. Elles ont besoin de leur famille, des gens qu’elles aiment et qui les aiment. Elles ont besoin d’attention, d’amour et de compassion. Parfois, une petite attention, une visite, un appel même d’une minute, une voix chaleureuse au téléphone, une main que l’on tient, un regard attendrissant ou simplement la présence de quelqu’un à leurs côtés comptent énormément.
La vieillesse est le processus naturel de la vie. On naît, on souhaite vivre et, si Dieu nous prête une longue vie, vieillir de la plus belle manière possible. La maladie aussi fait partie de la vie sur terre. Elle est difficile, parfois cruelle et terriblement éprouvante. Mais accompagner un malade, pour moi, c’est être compatissant et surtout présent et humain. C’est ne pas l’abandonner au moment où il devient fragile, dépendant ou vulnérable.
Quand on aime, on est présent jusqu’à la dernière minute. Mais on ne décide pas de la dernière minute.
C’est aussi pour cette raison que, quelque part, derrière cet « accompagnement à mourir », lorsqu’il consiste à provoquer légalement la mort, je ne peux m’empêcher de soupçonner un risque beaucoup plus profond : celui de trouver progressivement une manière de se débarrasser des malades tout en ayant l’esprit tranquille, puisque cela se ferait désormais au nom de « l’aide à mourir ».
Cette question me préoccupe particulièrement dans une société qui me paraît de plus en plus individualiste et matérialiste, où l’on veut parfois vite passer à autre chose. Nous supportons de moins en moins l’attente, la dépendance, la contrainte et tout ce qui bouleverse l’organisation de nos vies. Regardons en face ce qui se passe parfois dans les EHPAD : la négligence à cause de la routine et, quelquefois, la maltraitance, tout simplement.
Or, accompagner réellement une personne malade ou très âgée demande du temps, de la patience, de la disponibilité, parfois des sacrifices : reporter des vacances, renoncer à déménager, changer son programme en fonction de cette personne. Précipiter la mort pourrait alors finir, insidieusement, par apparaître comme une solution.
Et bien sûr, je crains qu’il y ait des dérives, malgré toutes les assurances que l’on pourra donner sur l’encadrement juridique, les procédures, les contrôles et les garanties. Une loi peut fixer des limites. Mais une loi ne peut pas supprimer toutes les pressions familiales, sociales, économiques ou psychologiques qui peuvent peser sur une personne malade et vulnérable.
La morale, en tout cas la mienne, ne l’accepte pas. Je dis bien la mienne, car il n’existe manifestement pas, dans nos sociétés, une morale commune, une et indivisible sur une question aussi fondamentale. Ce que certains considèrent comme un dernier acte de compassion, je le considère comme le franchissement d’un interdit essentiel : celui de donner la mort. Quel que soit le motif.
Et je me pose une autre question : quel médecin, après avoir choisi une profession destinée à soigner, soulager et préserver la vie, après avoir prêté le serment d’Hippocrate, peut poser lui-même l’acte qui provoque volontairement la mort ? Est-ce que l’éthique de la médecine peut permettre d’aller à l’encontre de ce serment ? Je me pose sérieusement la question. Chacun devrait se la poser sérieusement.
Quel fils, quelle fille, quel cousin, quelle cousine, quel gendre, quelle belle-fille ou quel beau-fils peut poser cet acte de donner la mort et continuer ensuite à vivre tranquillement ? Qu’est-ce qu’on pourrait bien se dire plus tard ? Vivra-t-on sans jamais douter de sa décision ? Sans jamais se reprocher d’avoir posé cet acte ? Peut-on sincèrement ne rien se reprocher ?
Car, pour moi, le mot « accompagner » prend tout son sens quand on assiste un malade avec une compassion sincère, en étant présent, en étant humain.
Ils me diront que certains vont se donner la mort eux-mêmes, mais, dans le cadre de certaines douleurs, jouit-on de toutes ses facultés sans qu’elles soient altérées ? Doit-on décider à la place des malades qui ne le pourront pas ?
J’ai vu des êtres chers souffrir, faiblir, changer. Mais dans ces moments-là, être présent, cheminer avec eux le plus loin possible, quand leur corps devient faible, quand leur esprit vacille, quand la vieillesse fait qu’ils deviennent dépendants, c’est là qu’il faut se montrer humain et respecter la volonté divine. Quand on aime, on est présent jusqu’à la dernière minute. Mais on ne décide pas de la dernière minute.
