
L’obsession de Tahirou Sarr n’est pas la conquête, c’est le répit. Il ne répond pas d’abord à une demande de projet. Il répond à une demande de bouc émissaire, qui se confond avec un besoin de pause : pause face à l’insécurité, pause face à l’immigration, pause face au déclassement, pause face à un monde devenu trop complexe, trop incertain, trop difficile à maîtriser. Ce dont il s’agit ici n’est pas un programme politique, mais la volonté de combler un vide existentiel, quasi psychédélique, qui relève d’une construction psychologique.
Par Aguibou Diallo
Une tentative de mise à distance de la complexité. Ce faisant, il a une approche qui consiste à transformer une angoisse diffuse, sans cause unique, en une explication simple : « Si nous souffrons, c’est parce que quelqu’un nous prend quelque chose.» Soudain, tout devient lisible. La colère a une cible. L’inquiétude a un coupable. La complexité a un responsable.
Et pendant que les regards se tournent vers lui, les structures économiques qui produisent le malaise demeurent largement intactes. C’est là que le mécanisme devient politiquement redoutable. Faire porter la colère des classes populaires sur ceux qui leur ressemblent davantage, tout en préservant les intérêts de ceux qui disposent du pouvoir économique et social. Tahirou Sarr ne vend donc pas seulement une politique. Il propose une promesse :
«Je vais rendre le pays plus simple. Je vais vous désigner ce qui vous menace. Et vous pourrez enfin souffler.» C’est là toute sa ligne de force. Mais c’est aussi sa limite. Car il ne propose pas véritablement un pays nouveau. Il propose le retour à un pays qui n’existe plus : plus stable, plus homogène, plus lisible. Un Sénégal où le malaise aurait une frontière, un visage, un responsable.
Mais on ne résout pas la complexité en la simplifiant. On ne traite pas une angoisse en lui assignant un bouc émissaire. Et on ne construit pas l’avenir en promettant le retour au passé. Tahirou Sarr propose une pause qui se présente comme une conquête. Et une pause peut devenir extrêmement puissante lorsque la société est épuisée. Celui qui promet de faire moins peur peut apparaître plus désirable que celui qui promet de transformer.
Mais le problème survient lorsque le répit ne suffit plus. Car une menace désignée tend à être traitée comme une menace réelle. Elle est d’abord identifiée.Puis isolée. Puis privée de certains droits. Puis éloignée. Puis expulsée.
Et lorsqu’elle disparaît du récit, il devient nécessaire d’en désigner une autre. Le bouc émissaire cesse alors d’être une explication : il devient une ressource. Son exclusion peut être présentée comme un moyen de libérer des logements, des emplois, du foncier, des droits, des places.
On ne dit plus seulement : « Ils (les Peuls du Fouta) nous prennent quelque chose.» On finit par dire : « Puisque ce sont eux, ce qui leur appartient peut redevenir à nous.»
Et, à ce moment-là, le répit change de nature. Il devient conquête. Non plus la conquête de territoires, mais celle des droits, des ressources, des places. Une forme de colonisation du bouc émissaire.
C’est ici que l’Allemagne et Israël éclairent le mécanisme. Non parce que ces situations seraient comparables — elles ne le sont pas.
Mais parce qu’elles permettent de poser une question plus dérangeante : que devient un interdit historique lorsqu’on découvre qu’après l’abîme, il est toujours possible de revenir au centre ?
L’Allemagne en est le cas limite. L’Allemagne nazie montre jusqu’où peut conduire la transformation d’un groupe en menace, puis en problème, puis en population à éliminer. Mais l’Allemagne d’aujourd’hui montre aussi autre chose : une société peut, après avoir traversé l’impensable, redevenir pleinement légitime.
Et cette seconde réalité peut produire une illusion dangereuse : celle de croire que l’histoire est réversible. Que l’on peut franchir une frontière morale, aller trop loin, puis revenir. Comme si la respectabilité retrouvée pouvait, après coup, neutraliser la transgression.
Comme si l’on pouvait dire : «Nous sommes revenus au centre. Donc ce qui s’est passé appartient au passé.» C’est précisément là que le précédent historique devient ambigu.
Il devrait constituer un interdit absolu. Il peut devenir, pour certains, la preuve qu’un interdit n’est jamais définitif. On peut aller loin. Puis revenir. On peut franchir certaines frontières symboliques, puis retrouver une place dans le concert des nations.
Et si ce retour devient pensable, la frontière elle-même perd une partie de son pouvoir dissuasif. Si l’on peut toujours revenir au centre, alors pourquoi ne pas aller plus loin ?
Israël et la situation à Gaza éclairent une autre dimension de cette question. Non parce qu’Israël serait comparable à l’Allemagne nazie — cette comparaison serait historiquement et politiquement absurde. Mais parce que l’on peut observer ce que devient le langage de la sécurité lorsqu’il permet de justifier durablement l’exception, la restriction de droits ou le déplacement de populations.
Il ne s’agit pas d’établir une causalité directe entre Gaza, la montée de l’extrême droite européenne et l’ancrage de plus en plus réel de sentiments saugrenus de nationalisme au Sénégal, tout comme on le voit s’exprimer en Afrique du Sud.
Il s’agit d’analyser un mécanisme. Le point commun n’est donc pas l’histoire.
C’est le déplacement de la frontière de l’acceptable. Et surtout la possibilité de lui trouver ensuite une nouvelle légitimité. Car les mots circulent. Les raisonnements aussi.
Lorsqu’une société accepte qu’au nom de la menace, certains groupes puissent durablement avoir moins de droits, être déplacés ou être exclus, elle ne banalise pas seulement une mesure.
Elle déplace une frontière morale. Et cette frontière peut ensuite être réinvestie ailleurs. Tahirou Sarr n’a alors plus besoin d’inventer entièrement son vocabulaire. Il peut reprendre celui de la protection, de la menace, de l’urgence, de l’exception. Le répit devient une justification de l’exclusion. Et l’exclusion, une promesse de réappropriation. Il faut alors réactualiser sans cesse la menace. Le système finit par dépendre de ce qu’il prétend combattre. La peur devient une économie politique : retirer à certains pour promettre à d’autres qu’ils récupéreront quelque chose.
Longtemps, cette logique a été contenue par un interdit historique. L’Allemagne en constituait le rappel. Mais lorsque cet interdit s’affaiblit, le danger change de nature. Ce qui relevait hier de l’inacceptable peut devenir, pour certains acteurs politiques, une forme d’absolution.
Des frontières symboliques peuvent être franchies, puis suivies d’un retour à la respectabilité.
Et lorsque l’exclusion cesse d’être disqualifiante, elle redevient pensable. Puis acceptable. Puis désirable. C’est peut-être là le basculement le plus profond. Le répit ne sert plus seulement à apaiser la peur. Il finit par rendre acceptable ce que la peur autorise à faire. Le répit devient exclusion. L’exclusion devient conquête. Et la conquête peut alors se présenter comme une simple politique de protection.
Or, on ne s’apaise pas en désignant ceux qui doivent suffoquer pour que d’autres puissent respirer. Une société ne retrouve pas son souffle en organisant l’asphyxie des autres.
Mais ça, il faut un esprit doué d’une conscience historique pour le saisir. Et Tahirou Sarr est loin d’être habité par cette forme de conscience.
