Le rappeur Malal Talla, plus connu sous le nom de Fou Malade, par ailleurs chroniqueur dans la célèbre émission « Jakaarlo Bi » sur la TFM, a rapporté des propos extrêmement graves qu’aurait tenus l’imam de son quartier, à Guédiawaye. Selon lui, le religieux aurait exhorté les Sénégalais à « faire sortir les Peuls du Fouta », visant particulièrement les ressortissants guinéens vivant au Sénégal. Si ces propos sont confirmés, ils pourraient constituer une incitation à la discrimination et à l’hostilité contre toute une communauté. Jusqu’à quand l’État laissera-t-il prospérer ce genre de discours sans réagir ?

Rokia Pédro
Malal Talla a choisi de ne pas se taire. Dans l’émission « Jakaarlo Bi », le rappeur et chroniqueur a dénoncé le contenu d’un prêche prononcé, selon lui, par l’imam de son quartier à Guédiawaye, dans la banlieue dakaroise. D’après son témoignage, l’imam aurait appelé à « faire sortir les Peuls du Fouta », notamment les ressortissants guinéens présents au Sénégal. Une déclaration que Malal Talla a jugée extrêmement grave. Revenant d’un récent voyage au Rwanda, il a immédiatement fait le parallèle avec ce qui est arrivé dans ce pays. Et il a raison de tirer la sonnette d’alarme.
Le génocide rwandais n’a pas commencé du jour au lendemain, quand les premières armes ont été sorties. Non! Il a été précédé par des années de propagande, de stigmatisation et de discours présentant une partie de la population comme une menace. À force de répéter qu’un groupe n’a pas sa place dans un pays, on finit par rendre acceptable l’idée de son exclusion, puis parfois celle de sa persécution. Voilà pourquoi aucun discours appelant à faire sortir une communauté entière du Sénégal ne doit être banalisé.
Les Peuls du Fouta ne sont pas tous des étrangers
Parler des « Peuls du Fouta » comme s’il s’agissait uniquement d’étrangers installés au Sénégal relève d’une méconnaissance profonde de notre histoire et de notre société. Certains sont Guinéens. D’autres sont Sénégalais. Beaucoup sont nés au Sénégal, y ont grandi, y travaillent et y ont fondé leur famille. Ils ne connaissent parfois aucun autre pays que le Sénégal.
Il faut savoir que l’identité Pulaar ou Peul dépasse largement les frontières administratives héritées de la colonisation. On retrouve des populations peules au Sénégal, en Guinée, au Mali, en Mauritanie et dans plusieurs autres pays africains. Elles appartiennent à un vaste ensemble humain, culturel et linguistique.
Il est temps d’accepter que Sénégalais sont Peuls Fouta comme d’autres sont Wolofs, Sérères, Diolas, Manjaks, Balante, Socé etc. Aucune appartenance ethnique ne retire à une personne sa citoyenneté sénégalaise.
Alors, comment peut-on appeler indistinctement à « faire sortir les Peuls Fouta » sans risquer de désigner également des citoyens sénégalais comme des étrangers dans leur propre pays ? C’est précisément là que se trouve la gravité de ces propos.
Ce que dit clairement la Constitution sénégalaise
La Constitution du Sénégal ne laisse pourtant aucune ambiguïté sur la question. Son article 5 dispose clairement :
« Tout acte de discrimination raciale, ethnique ou religieuse, de même que toute propagande régionaliste pouvant porter atteinte à la sécurité intérieure de l’État ou à l’intégrité du territoire de la République sont punis par la loi. »
Ces mots sont inscrits dans la Constitution. Ils ne sont donc ni facultatifs ni symboliques. Appeler à l’exclusion d’une population en raison de son origine réelle ou supposée pourrait entrer dans le champ de la discrimination ethnique ou de la propagande susceptible de menacer la cohésion nationale. Seule une enquête permettra évidemment de vérifier les mots réellement prononcés, leur contexte et l’intention de leur auteur. Mais la gravité des faits rapportés devrait au minimum pousser les autorités judiciaires à procéder à ces vérifications.
Le procureur peut-il s’autosaisir ?
Le procureur de la République n’est pas obligé d’attendre le dépôt d’une plainte lorsqu’il apprend l’existence de faits pouvant constituer une infraction. Des déclarations rendues publiques dans une émission de télévision peuvent justifier l’ouverture d’une enquête. Dans cette affaire, il serait possible de rechercher l’enregistrement intégral du prêche, d’entendre Malal Talla, l’imam concerné ainsi que les personnes présentes dans la mosquée. Il faudrait ensuite déterminer si les propos ont réellement été tenus et s’ils peuvent recevoir une qualification pénale.
Une personne directement visée pourrait également déposer plainte. Une association de défense des droits humains ou de lutte contre le racisme et la discrimination pourrait saisir le procureur par une dénonciation, sous réserve des conditions prévues par la loi pour agir ensuite devant la justice. Il ne s’agit pas de condamner un homme sur la base d’une déclaration télévisée. Il s’agit de demander à la justice de vérifier des faits suffisamment graves pour menacer la cohésion nationale.
La responsabilité particulière d’un imam
Ces propos sont d’autant plus préoccupants qu’ils auraient été tenus dans une mosquée. Mais qui peut bien être cet imam? Un imam doit comprendre les verset du Saint Coran et il y en a aucun qui lui demande de tenir un pareil discours. Parce qu’un imam, un vrai ne s’adresse pas à une foule ordinaire. Il parle à des fidèles qui lui reconnaissent une autorité morale et surtout religieuse. Sa parole porte. Elle peut apaiser, réconcilier et rappeler les principes de justice. Mais elle peut aussi produire des conséquences dangereuses lorsqu’elle désigne une communauté comme un problème ou comme une population à chasser. Cet imam devrait être déchu. Une mosquée ne doit jamais devenir un lieu où l’on apprend à rejeter son voisin en raison de son origine. L’islam ne commande pas de persécuter l’étranger. Il ne permet pas non plus d’accuser collectivement des personnes pour des actes qu’elles n’ont pas commis. Chaque être humain répond de ses propres actes. On ne peut donc pas transformer toute une communauté en coupable collectif.
Depuis Tahirou Sarr, une parole xénophobe de plus en plus décomplexée
Il faut aussi replacer cette affaire dans un contexte plus large. Depuis le discours xénophobe décomplexé de Tahirou Sarr, les déclarations visant les étrangers se multiplient. Ce type de parole semble progressivement sortir de la marginalité. Il est répété, repris, amplifié et parfois présenté comme une preuve de patriotisme. Mais le patriotisme ne consiste pas à fabriquer des ennemis parmi ceux qui vivent avec nous. Il est parfaitement légitime pour l’État sénégalais de contrôler l’immigration, de connaître les personnes présentes sur son territoire et de faire respecter ses lois. Mais une politique migratoire ne peut pas se construire sur l’humiliation, la haine ou la désignation collective de certaines nationalités et de certaines ethnies.
Le plus inquiétant reste le silence des autorités. Depuis quelque temps, ces déclarations se multiplient sans qu’une réponse officielle forte ne vienne rappeler les limites fixées par la Constitution. Ce silence risque d’être interprété comme une forme de tolérance.
Il faut agir avant qu’il ne soit trop tard
Le Sénégal aime se présenter comme un pays de dialogue, de paix et de teranga. Mais cette réputation ne suffit pas à nous protéger. La cohésion nationale se préserve chaque jour. Elle exige que l’État intervienne lorsque des paroles menacent de dresser une partie de la population contre une autre.
Malal Talla a eu raison de parler. Son parallèle avec le Rwanda ne signifie pas que le Sénégal se trouve aujourd’hui dans la même situation. Il signifie que l’histoire doit nous apprendre à ne jamais banaliser les discours qui désignent un groupe humain comme indésirable. Les autorités doivent donc vérifier les propos attribués à cet imam. S’ils sont confirmés, le procureur de la République devrait apprécier les suites judiciaires à leur donner. Les autorités religieuses devraient également condamner clairement tout prêche appelant à l’exclusion d’une communauté.
Il ne faut pas attendre qu’une personne soit agressée, qu’un commerce soit attaqué ou qu’une communauté se sente obligée de se défendre pour découvrir la dangerosité de ces discours. Les mots peuvent préparer les violences. Et lorsqu’un homme investi d’une autorité religieuse appelle à faire sortir une communauté entière du pays, ce n’est plus seulement une parole malheureuse. C’est une alerte que l’État ne doit pas ignorer.





