
Quand les élites intellectuelles et politiques dressent la population à la grammaire binaire du manichéisme, ce n’est pas simplement le temps politique qui se fige : c’est le signal d’un suicide collectif.
Le terrain politique a quitté la scène du discours émancipateur pour basculer dans un théâtre d’ombres où chaque acteur tente de projeter une lumière qu’il ne possède pas.
Par Aguibou Diallo
Une tragicomédie s’est emparée de l’espace public en annihilant la raison pratique. Pour reprendre la grille de lecture de Jean-Paul Sartre, notre vie politique a été amputée de ce qui faisait sa dynamique : le passage du « sériel » au « groupe ».Le groupe fusionnel, scellé par le serment autour d’un projet commun, avait au moins le mérite de transformer une foule isolée en une force unie. À l’inverse, la dimension « pratico-inerte » asservit les individus, les réduisant à une masse lourde et passive, prisonnière des institutions qu’elle a elle-même contribuées à bâtir.

Hier encore, formants cette foule compacte et vindicative, nombre de militants du Pastef érigeaient leur désir de vertu républicaine et de transparence en dogme. Ils qualifiaient l’ensemble du personnel politique traditionnel de traîtres, de corrompus et de pions d’un système responsable de notre retard socio-économique. Aujourd’hui, ces mêmes soutiens se laissent berner par des fables sur les mêmes sujets.Les pratiques dénoncées autrefois n’ont pas disparu : elles se sont simplement drapées dans un récit creux et sans preuves.
L’opacité n’a pas été combattue ; elle s’est dissoute dans le halo d’une torche allumée en plein jour.La pensée de Nietzsche offre ici un éclairage saisissant face à ces indignations d’hier muées en propagande. Le philosophe rappelait que la vérité partage un point commun avec une belle femme : elle procure bien plus de bonheur lorsqu’on la désire que lorsqu’on la possède.Ce quart de siècle de démocratie représentative achève l’autopsie d’un système partisan en putréfaction.
Au nom de promesses de rupture, les fondations de la nation sénégalaise, bâties sur les sacrifices pénibles de nos aïeux, menacent désormais de s’effondrer.Face au spectacle d’une classe dirigeante sans gravité, bâtissant sa fortune sur les ruines d’une population saturée de désenchantements, Hegel nous livre la clé de lecture ultime : la tragédie, autrefois réservée à la scène de théâtre, s’est aujourd’hui incarnée dans le monde réel par l’action des politiques.
