Depuis le mois de décembre 2021, les grèves et les débrayages s’enchainent au sein des établissements scolaires (publics) sénégalais. En effet, l’éducation publique semble être négligée par nos autorités. On a l’impression que nos dirigeants ne s’en inquiètent même pas, car au moment où les enseignants observent des journées de grève pour exiger un minimum de respect à leur statut de fonctionnaire, l’État sénégalais investit parallèlement une somme colossale dans l’inauguration d’un stade.

Khar Ndiaye & Abdou Diagne

Nous ne nions nullement l’impact des infrastructures sportives dans le développement d’une nation, mais sans l’unité des enseignants, ce stade n’aurait jamais tenu debout. En effet, il a fallu que les mathématiciens, les physiciens, les littéraires et les technocrates se mobilisent pour participer à la formation des architectes qui ont conçu l’idée de ce stade. Au lieu de considérer l’éducation comme un outil palliatif qui permet de développer un pays, il nous semble beaucoup plus pertinent de considérer ce domaine comme le vecteur de développement de toute nation qui permet de faire face à la mondialisation.

Ainsi, le métier d’enseignant est-il un réel sacerdoce qui demande beaucoup de sacrifices et surtout de la patience. Ce qui signifie que ceux qui s’adonnent à ce travail et rentrent dans la fonction publique sénégalaise méritent un minimum de respect de traitement.

Nous soulevons cette question dans le seul but d’interpeller le gouvernement sénégalais à mettre les enseignants dans de meilleures conditions de travail pour que ces derniers puissent à leur tour s’invertir davantage.

De fait, investir dans l’éducation, c’est revoir le programme scolaire, lutter contre le décrochage des élèves, investir dans la formation initiale et continue des enseignants…

Aujourd’hui, L’État sénégalais a tellement minimisé ce métier au point qu’elle ne fait plus rêver. Et pourtant, « l’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde » disait Nelson Mandela.

De fait, investir dans l’éducation, c’est revoir le programme scolaire, lutter contre le décrochage des élèves, investir dans la formation initiale et continue des enseignants et surtout revoir la grille salariale de ces derniers. Ce n’est que par la conjonction de ces différents facteurs, que les enseignants, à travers l’éducation, parviendront à inscrire dans la vie de l’individu une émancipation et une autonomie. Il s’agit donc d’une grammaire et pour l’établir l’éducation doit être réellement généralisée, la pédagogie réactualisée, et les professeurs mieux considérés dans leur grade de fonction.

Ce n’est que par la découverte des vérités nouvelles que l’espèce humaine continuera de se perfectionner. Et tout ceci passe par l’éducation et la recherche perpétuelle de la connaissance.

C’est donc un véritable devoir de favoriser l’amélioration des conditions de vie des enseignants, comme l’unique moyen de porter successivement l’espèce humaine aux divers degrés de perfection, et par conséquent au bien être durable. Le gouvernement demande aux enseignants de rejoindre leurs salles de classe mais il doit sans doute savoir que seules les promesses politiques ne sauraient entraîner l’adhésion unanime, durable et sincère des peuples. La paix doit être établie sur le fondement de la solidarité intellectuelle, de la sincérité et surtout du pragmatisme qui passe par le respect des différents accords.

Les pays où les enseignants sont bien considérés (rémunération, matériels pédagogiques, financement de la recherche…) sont aujourd’hui ceux où le développement (notamment de la science) connaît un essor sans précédent…

Au-delà de la revendication des enseignants, une question s’impose à nous : Comment penser un système éducatif concordant efficace et conséquent ?

Bien avant et depuis les écrits de Cheikh Anta Diop qui nous alertait de son inefficacité due au fait qu’elle est faite dans une langue étrangère sur un territoire occupé par un peuple parlant des langues maternelles qui ne sont pas celle de l’enseignement à l’école : « Il est plus efficace de développer une langue nationale que de cultiver artificiellement une langue étrangère : un enseignement qui serait donné dans une langue maternelle permettrait d’éviter des années de retard dans l’acquisition de la connaissance. Très souvent l’expression étrangère est comme un revêtement étanche qui empêche notre esprit d’accéder au contenu des mots qui est la réalité. Le développement de la réflexion fait alors place à celui de la mémoire ». Depuis que les intellectuels africains de manière générale, et ceux sénégalais en particulier tiraient la sonnette d’alarme, montrant leur peur des lendemains incertains de nos modèles de développement pensés et montés en toute pièce par et/ou à l’extérieur du continent où J. Zerbo finit par conclure tristement sa pensée en écrivant ceci : « le développement de l’Afrique sera endogène ou ne sera pas. » Des diplômés qui sont socialement et/ou professionnellement «inutiles» sur le marché du travail. Ce dernier est très souvent en déphasage avec le contenu de nos enseignements scolaires et universitaires. De là, nous rejoignons parfaitement Morin sur son idée de l’urgence de la réforme : réformer la pensée mais aussi penser la réforme, notamment avec les acteurs éducatifs (syndicats, enseignants et élevés). Evitons de nous mentir, les pays où les enseignants sont bien considérés (rémunération, matériels pédagogiques, financement de la recherche…) sont aujourd’hui ceux où le développement (notamment de la science) connaît un essor sans précédent. À titre illustratif, l’Allemagne est aujourd’hui une référence mondiale dans le domaine de la science, notamment des sciences dites humaines et sociales (sociologie, économie, science politique…) où les pères fondateurs des écoles de ces sciences et/ou courants de pensée intellectuels occupent une place prépondérante. Ainsi, posons la question de savoir comment arrêter cette hémorragie et que peuvent être les conséquences si elle continue de couler ?

L’école demeure le moteur de tout développement. Et ces enseignants demeurent les pilotes/conducteurs avec qui il faut négocier voire mettre dans de bonnes conditions pour espérer des lendemains meilleurs.

A notre avis, il faut penser les choses comme suit pour voir le bout du tunnel, avoir :

  • Des parlementaires conscients du jeu politique et des enjeux nationaux et internationaux ;
  • des politiques éducatives sérieuses et conséquentes intégrant les acteurs au sein de la discussion afin de résoudre les problèmes liés aux conditions de l’enseignement et de réformer celui-ci pour le bien du pays et son avenir ;
  • Investir le maximum possible dans l’enseignement avec des attentes réalisables et efficaces pour le développement de notre pays ;

-donner la même chance à tous les enfants d’avoir un enseignement de qualité et d’être accompagné en cas de difficultés (handicap psychique ou physique, décrochage scolaire) par un suivi personnalisé, en heures supplémentaires payées par l’Etat ou mettre en place un personnel disponible pour cette mission d’auxiliaire scolaire ;

  • construire des bibliothèques gigantesques dans chaque département (au sens géographique du terme) au moins où l’accès est libre pour travailler sur place ou emprunter le livre de son choix avec possibilité de proposer la commande des livres inexistants via le personnel bibliothécaire sur place ;
  • faire une politique et/ou une promotion de l’excellence via nos médias, notamment en proposant des rubriques qui aident les citoyens en général et les apprenants en particulier à développer leur esprit critique, à aiguiser leur analyse. Par exemple, des émissions sur l’économie où des enseignants-chercheurs en la matière viennent exposer sur des thématiques économiques. C’est en quelque sorte une continuité de l’école en dehors de l’école mais aussi une transformation de nos médias dans des missions républicaines efficaces. Cependant, dans le cas où l’Etat continue à faire sourde oreille face aux revendications de ces enseignants, voici quelques conséquences possibles :

-Décrochage scolaire des élèves notamment ceux qui n’ont pas les moyens de se payer une école privée ;

-Une jeunesse désœuvrée voire désintéressée de la politique parce que trahie et oubliée par conséquent, elle peut soit s’abstenir aux joutes démocratiques ou voter pour sanctionner ;

  • une diabolisation de l’école via les médias, notamment en médiatisant les grèves des enseignants de manière à voir le problème du côté des enseignants et jamais du côté de l’État qui a osé venir à la table des négociations sans proposition sérieuse, par conséquent l’opinion publique pourrait finir par croire que l’école ne sert à rien (nous croyons même que cette dernière est déjà une réalité chez beaucoup de nos concitoyens) ;
  • une pauvreté de nos productions intellectuelles sur le plan oral et/ou écrit (débats intellectuels et/ou publication de livres)
  • une pauvreté comportementale (absence de civisme par exemple)
  • développement de la médiocrité, de l’incompétence et de l’idiocratie ;
  • évolution des inégalités sociales (la classe aisée paie les écoles privées pour leurs enfants tandis que celle populaire qui n’en a pas les moyens laisse ses enfants à la merci du destin) ;
  • une reconversion de nos enseignants dans d’autres métiers qui seront socialement appréciables et appréciés, par conséquent c’est la course aux démissions.

Que faut-il conclure ? Pansons l’école publique, il saigne trop ! Et ce sang risque dans un avenir proche d’être un bain de sang national freinant tous les secteurs de développement, car il n’y a pas développement sans un développement préalable de l’école. L’école demeure le moteur de tout développement. Et ces enseignants demeurent les pilotes/conducteurs avec qui il faut négocier voire mettre dans de bonnes conditions pour espérer des lendemains meilleurs.

Auteurs :
Abdou Diagne étudiant en MEEF Métier de l’Enseignement Et de la Formation à l’Université Grenoble Alpes
abdoudiagne65@gmail.com

Khar Ndiaye, Professeure de philosophie et formatrice pédagogique en art oratoire à Paris.
Spécialisée en philosophie morale et politique
Khar11163@gmail.com

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